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Témoignage préparatifs anniversaire de SAS Mohamed VI « D'aventure & Co

Nos aventures

18 mai 2010

Témoignage préparatifs anniversaire de SAS Mohamed VI

Voilà, j’ai enfin réussit à coucher sur le papier l’histoire de cette incroyable aventure.

Bonne lecture.

Corinne

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Les Enfants du Bouregreg» Création pour Karacena 2008,

II° Biennale des arts du cirque et du Voyage,

Salé Maroc Ecriture et Mise en scène Laurent Gachet

Tout démarre un midi de la fin janvier 2008. Un déjeuner qui n’a l’air de rien. Un ami qui veut me présenter un ami…. Le cas de figure habituel qui mène le plus souvent à rien de bien intéressant.

J’étais bien loin de penser que ma vie allait être bouleversée à jamais !

Laurent est là. Je lui suis donc présentée comme spécialiste des chevaux et particulièrement au Maroc. L’ami qui nous met en relation pense que je pourrais donner des conseils à Laurent. Celui-ci se lance dans une grande description du projet avec cet air d’illuminé que je lui connais désormais bien et qui ne le quittera jamais pendant les mois de préparation !

Je ne comprends pas grand chose à l’histoire qu’il raconte. La seule chose que je comprends, c’est qu’il s’agit d’un projet fou, que je classe rapidement dans mon esprit comme totalement irréalisable. L’histoire dira que j’avais bien tort !

Je rentre au bureau avec la sensation d’avoir passé un bon moment, mais stérile. Et puis j’oublie… Laurent me rappelle quelques semaines plus tard, il veut me voir.  J’avoue que je ne crois toujours pas à l’éventuelle réalisation de son projet. Je lance l’enquête auprès de mes contacts au Maroc. Si un tel projet doit se monter au Maroc, il a forcément laissé des traces, de recherche de fonds notamment.

Plusieurs jours plus tard, je reçois un colis du Maroc avec le dossier de recherche d’investisseurs. Le projet semble avoir un début de réalité !

Laurent finit par me décider lors d’un second déjeuner en mars. Il est bien fou, plus aucun doute sur le sujet, mais pas inconséquent. Ca peut marcher ! Il dégage une telle aura qu’il m’engloutit en trois phrases dans son délire. Il ne subsiste de ma volonté qu’une incommensurable envie de participer à cette hallucination et de l’aider à faire qu’elle prenne vie.

Les dés étaient jetés !

Un premier repérage d’une semaine me permet de commencer à poser les bases du travail à effectuer, mais aussi de rencontrer les premiers contacts marocains.

Mais ce premier repérage permet surtout de confirmer ma relation avec Laurent. Un mélange d’admiration, de respect, d’amitié. Cette sensation étonnante d’avoir la chance d’entrer dans le sillage un grand homme et d’aimer cela au point de se jeter sans réfléchir corps et âme dans une catastrophe évidente.

Car à l’issue de ce repérage, la tâche semble encore bien plus insurmontable. Je ne sais pas par quel bout prendre le dossier, tant les problèmes s’accumulent. Cette sensation d’avoir accepté l’impossible ne me quittera pas de toute la période de préparation et sonnera dans ma tête continuellement comme un signal d’alarme.

Un second repérage, d’une semaine à nouveau, me permet de mettre un peu d’ordre. J’enchaîne de façon surhumaine les déjeuners et dîners marocains pour me faire des «relations».  Ici, au Maroc, tout fonctionne comme cela, je le sais depuis des années. Peu importe ce que je veux organiser, il me faut trouver les bons relais. Une fois que c’est fait, l’impossible devient possible. C’est une des raisons pour lesquelles je suis tombé amoureuse de ce pays. Leur fierté leur fait soulever des montagnes.

Tout le monde pense que je prends du bon temps à enchaîner les dîners pantagruéliques… Moi, je sais que je suis au cœur du sujet. Je leur montre ostensiblement que je connais les usages et coutumes de ce pays… Ma sincérité les touche. Les chefs de tribus, de fantasia, sont étonnés de découvrir une «blanche différente», je gagne respect et confiance. Je suis heureuse qu’ils me laissent pénétrer leur vie quotidienne. Ma sincérité, mon respect ne sont pas feints. Les berbères marocains, notamment, m’ont tellement appris sur la vie. Je comprends désormais pourquoi Laurent m’a choisie, il a senti cette capacité en moi à admirer les gens…

Laurent m’a confié la responsabilité de deux tableaux : «l’attaque équestre» avec une centaine de chevaux qui doivent réaliser un spectacle et «le convoi» : une sorte de parade avec des chevaux aussi, des dromadaires, des ânes qui doivent déambuler dans la ville dans la plus pure tradition circassienne pour attirer les spectateurs vers le lieu des festivités. Je rentre de ce second repérage avec un casting quasi opérationnel.

Ce repérage me permet également de découvrir le reste de l’équipe. C’est la première fois que je travaille dans l’univers du spectacle. Je suis directement conquise par l’ambiance. Dès les premiers jours, je me sens comme en famille. C’est dur à croire, mais c’est ainsi. Les gens du spectacle sont des nomades, comme moi. Ils m’offrent un soutien moral sans équivalent dans ma vie. Ils sentent mes inquiétudes, ils voient mes doutes, et trouvent toujours les bons mots pour que je garde espoir sur la faisabilité. Ils me porteront littéralement jusqu’au jour du spectacle. Sans eux, rien n’aurait été possible pour moi. Cette entraide poussée jusqu’à son paroxysme est totalement inhabituelle pour moi et pour la majorité des gens du monde dit civilisé. Elle me changera profondément, mais c’est une autre histoire !

Et puis, la production marocaine décide de remettre en cause mes choix de casting. La réalisation de tout ça semblait déjà tellement compliquée avec des gens avec qui j’avais tissé des liens, alors avec des gens que je n’avais pas choisi !
J’en parle à cœur ouvert avec Laurent. Il comprend ce que je ressens. La plupart des décisions m’échappent dans ce dossier, même celle de la sécurité des équipes et je vis très mal l’idée de mettre en jeu par négligence la vie des cavaliers, tout comme celle des chevaux.

J’abandonne et rentre chez moi. L’aventure ne sera pas pour moi !

Mais Laurent ne voit pas l’histoire comme cela. Il se bat comme un lion sur deux fronts à la fois, la production et moi. Et me voilà à nouveau sur la piste. Le 21 août 2008, je serai là. Il me reste deux mois avant le jour J pour tout mettre en place… Plus possible de reculer ! Je me remets au travail avec l’impression de ne pas avoir pris la bonne décision, mais qui peut dire non à Laurent ?

Plusieurs semaines passent à attendre les cavaliers et les chevaux que je dois entraîner. Chaque jour, la même question : «est-ce que Corinne a enfin des chevaux ?». Je rigole… jaune.
En attendant, je travaille au bureau. Je planifie, fais des listes de choses à faire, à penser, à prévoir, je relève les horaires des marées pour les futures répétitions qui auront lieu sur la scène, la plage de Salé. Jamais un dossier n’aura été aussi bien préparé. Et j’attends toujours les chevaux !

Au point de me dire que plus rien n’est désormais possible. Nul être vivant ne pourrait entraîner les chevaux dans le temps restant. Je suis seule à m’inquiéter. Tout le monde, sauf moi dans cette équipe, sait que c’est souvent comme cela dans le spectacle !
Après deux semaines de ce supplice, je rencontre enfin la première équipe de cavaliers, qui se trouve être une équipe de cavalières. Neuf cavalières entre 16 et 20 ans. Leur chef s’appelle Amal. Une somptueuse jeune fille de 17 ans. Nous commençons les répétitions deux jours plus tard.

C’est au fin fond de la campagne que je découvre le terrain de répétitions. Un semblant de champ derrière une usine de ciment, parsemé de détritus et surtout en  pente…

Le village entier est sur le pont ! Ils ont installé des tapis pour boire le thé en regardant les répétitions. Il y a là des centaines de gens. Des enfants qui courent partout. Les chevaux ne sont pas tous là. Nous attendons une heure dans un brouhaha et une excitation hors du commun. Je prends mon mal en patience, je connais le rythme marocain. J’ai passé déjà les étapes de la colère. J’en parlerai plus tard, seule à seule, avec Amal. Pas d’impair, je ne laisse pas paraître mon énervement.

Finalement les chevaux finissent par arriver. Je mets les filles à cheval. Trois d’entre elles sont somptueuses à cheval. Amal et sa sœur, Nour, en particulier. Elles ont une ligne, une fierté à cheval que bien des cavalières du monde entier pourraient leur envier.

Je mets les chevaux sur un simple cercle à la queue leu leu au pas et c’est déjà dramatique. Ces chevaux ne savent qu’une chose : la fantasia, c’est-à-dire partir de l’arrêt au plein galop en botte à botte (les uns à côté des autres) et s’arrêter net dès qu’ils entendent un coup de feu. C’est certainement la première fois qu’ils se retrouvent les uns derrière les autres. Ca promet. Deux filles ne tiennent carrément pas à cheval…Notre public de fortune est désorienté. Pas de galop à fond, pas d’esbroufe, que des chevaux qui ne trouvent pas leur équilibre au pas sur un brave cercle.

Je les mets au trot. Les filles souffrent déjà physiquement. Les selles de fantasia ne sont pas conçues pour faire des virages, elles basculent de droite à gauche et demandent aux cavalières de rétablir constamment leur équilibre.

Amal ne me quitte pas des yeux. Elle me regarde comme un fauve qu’on vient de capturer. Elle serre les dents, mais elle fait des efforts colossaux pour me satisfaire. En plus de lutter avec son cheval, elle encourage les autres filles, leur crie dessus. Elle s’acharne à me démontrer qu’elles peuvent réussir. Son implication est touchante et ne me donne d’autre choix que d’y croire avec elle et de ne pas perdre espoir.

Au trot, en cercle, et sur un terrain légèrement en pente, deux chevaux perdent carrément leur équilibre et tombent sur le côté. Un des deux chevaux est mené par une mauvaise cavalière. Elle reste coincée sous son cheval quelques instants. Mon cœur explose, mais je ne montre rien. Je l’incite, assez durement même, à remonter à cheval, après m’être assuré que rien n’est cassé. Le ton est donné. Pas de chichi, les répétitions vont être dures, les filles !

Amal me suit dans mon approche et houspille les filles. Sans son consentement, rien n’est possible. Elle vient de me signer un chèque en blanc. Je sais qu’elle ira au bout. Un grand respect de «femmes de cheval» s’installe entre nous deux. Elle est tellement mature et forte pour son âge. Je ne me sens que des devoirs à son égard.

Les répétitions s’enchaînent quotidiennement. Le rythme est dur pour les filles, comme pour les chevaux. Mais ça tient. Quand une fille ne vient pas, ou qu’un cheval n’est pas présent, je menace d’exclusion, et ça marche, avec le soutien d’Amal.

Nos répétitions sont ennuyeuses et répétitives. Nos perdons petit à petit nos spectateurs. Des cercles, des croisements, des arrêts à répétition. Ces entraînements sont essentiellement destinés aux chevaux. Des nouveaux mouvements, ce sont de nouveaux muscles à solliciter pour eux. Avec un entraînement quotidien, un nouveau muscle met un mois à se constituer. Pas moins. Pas de temps à perdre donc.

Les filles tiennent le coup moralement. Je n’en reviens pas moi-même. Elles progressent en même temps que les chevaux avec un rythme inattendu pour moi. Elles deviennent « mes filles ».

Au cours de ces répétitions, on m’apprend que Malak, vétérinaire des Haras royaux, va me donner un coup de main. Je la connais, j’ai déjà visité son centre d’insémination quelques mois plus tôt. Elle a été choisie par Omar, un éleveur de purs sangs arabes, ami de la production.

Elle m’avait fait bonne impression. Mais c’est autre chose de soigner les chevaux et de les entraîner. Je l’accueille froidement. Je passe un après-midi avec elle pour rapidement lui expliquer la chorégraphie, mon programme de répétitions et ma vision de la gestion des cavaliers. Elle ressent mes réticences, et approuve tout ce que je dis. Cela me rassure. L’histoire dira plus tard que c’est elle qui m’en apprendra le plus, mais elle a l’intelligence, ce jour-là, devant mes inquiétudes, de s’effacer.

C’est seulement quinze jours plus tard que je rencontre pour la première fois les cavaliers hommes restants, une soixantaine. La première répétition est également un morceau d’anthologie. Il y a déjà la barrière de la langue et la plupart des chefs de groupe (un chef pour 9 cavaliers) sont de vieux hommes perclus de certitudes sur l’équitation et qui n’entendent pas modifier d’un iota les traditions de la fantasia. Les autres sont complètement dissipés et ne pensent qu’à rigoler. Une bonne partie aussi entame un jeu de séduction avec moi et veut m’impressionner à cheval. Ils paradent et font n’importe quoi.

Mais Malak, avec toute sa finesse de la culture arabe, avait réussi à me préparer à ce qui m’attendait. Elle avait trouvé le bon moment pour me parler et me transmettre l’idée qu’il fallait que je sois d’une dureté et d’une rigueur sans faille.

Au bout d’une heure, le tableau n’est pas bien beau à observer de l’extérieur. Je hurle à tout va au milieu des groupes. Je fais des gestes grandiloquents, car mes ordres en français ne sont pas compris. Je mime le trot, les arrêts, les cercles. On dirait une folle. Mais j’attire leur attention et nous finissons pas réussir à faire un cercle ! Je félicite. Ils me regardent tous et attendent les prochains ordres, une première étape est passé. J’ai pris le dessus !

Les exercices s’enchaînent, ils ont plus de résistance que les filles, je pars pour une heure trente de répétition. Mais ils se lassent, commencent à souffrir physiquement. La rupture est proche, je l’attends, je la cherche. Elle arrive rapidement. Un cavalier fait n’importe quoi. Je prends la décision de l’exclure. Il n’y croit pas dans un premier temps.  Mais avec l’aide de Malak, il devient clair pour eux que c’est ainsi que nous allons mener les répétitions : d’une main de fer. Le ton est donné. Puis, en fin de séance, j’élimine plusieurs autres cavaliers d’un niveau insuffisant, ceux qui montent des chevaux blessés ou mal entretenus. Les visages se ferment. Je ressens une importante animosité qui durera encore pendant plusieurs répétitions.
L’accident arrive à la quatrième répétition, une répétition qui se passe bien au début. Tellement bien que nous nous lançons sur un nouvel exercice, un croisement au galop. Ca passe deux ou trois fois et je montre ma satisfaction. Ils s’enorgueillissent et je perds le contrôle de la situation. Ils le refont à pleine vitesse et deux chevaux se percutent de pleine face dans un bruit d’os qui craquent. Je pense d’abord qu’un des deux cavaliers est blessé. Mon cœur s’arrête à nouveau. Mais il se relève, c’est un des deux chevaux qui reste au sol. Finalement, il se remet sur pied, mais il est gravement blessé. Les esprits s’échauffent très rapidement. Les cavaliers commencent à se battre. Malak intervient en hurlant et réussit à interrompre la bagarre. Je suis assommée. Mounir, l’assistant de Malak me conduit à la voiture. Pas la peine que ma présence attise les esprits. Nous partons à la recherche d’une pharmacie pour trouver de quoi apaiser la douleur du cheval. Pour le moment impossible de faire un bilan exact. Nous revenons une heure plus tard et faisons une injection au cheval. Il reprend petit à petit ses esprits. Malak propose au propriétaire ses services jusqu’à la fin des répétitions. Le cheval est sauvé pour quelques jours. Il lui reste un mois pour se remettre. Nous prendrons soin de lui jusqu’au spectacle. Merci Malak.

La vie des répétitions reprend son cours normal. Mais pas la mienne. Plus question de faire cette figure désormais. Je change la chorégraphie sans en parler à Laurent. J’avais dit bien avant à tout le monde que cette figure était dangereuse et que je ne voulais pas la faire réaliser. Je regrette d’avoir cédé. Au risque de voir mes compétences remises en question. D’autres points de sécurité m’inquiètent, alors que faire ? Je me forge une attitude en quelques jours de réflexion. Ces cavaliers doivent avoir une confiance absolue en moi pour que nous réussissions l’incroyable en moins de trois semaines. Je n’ai pas le droit de mettre ceux qui me suivront aveuglément jusqu’au bout dans une position d’insécurité. Rien désormais ne me fera trancher entre la sécurité et autre chose. Je suis prête à tout pour garder ce cap, y compris tout annuler.

Les répétitions suivantes se passent dans le calme. Tout le monde digère l’événement. Mais ils sont là et bossent. Eux aussi commencent à serrer les dents.

Je monte le niveau graduellement, mais plus rapidement qu’avec les filles. Les faibles s’éliminent d’eux-mêmes. Jusqu’au jour où, un des chefs de groupe, à bout de force moralement et physiquement et surtout échouant depuis plusieurs jours sur un exercice, s’énerve et me prend à partie. Je savais que ça arriverait, mais pas si tôt !

Il se plante devant moi en pleine répétition. «Ce que tu nous demandes est impossible.  Au lieu d’hurler au milieu en faisant la maligne, montre-nous donc comment tu fais toi !»

Impossible d’esquiver. S’ils suivent les répétitions, je sens bien que je n’ai ni leur confiance, ni même leur respect. Je sais que c’est un passage obligé de l’histoire. Je sais aussi, pour avoir bien observé tous les chevaux, que le sien est particulièrement compliqué. Je ne connais pas bien les chevaux de fantasia. Leur dressage est très éloigné de nos habitudes européennes, et il y a peu de chance que je trouve les «boutons» en deux minutes. C’est la peur au ventre que je monte dessus. Mon idée est que même si je suis ridicule, il me restera au moins la fierté d’avoir essayé. Peut-être auront-ils de la compassion ou même un peu de respect pour une fille qui ne montre pas trop sa peur ?

Je ne sais pas par quel miracle ce cheval a décidé d’être une crème pendant que j’étais sur son dos. J’en profite sans réfléchir et le lance directement plein galop de l’arrêt, fais cinquante mètres, l’arrête net, fait un demi-tour sur les postérieurs, parfaitement exécuté, l’arrête et reprends plein galop de l’arrêt. Je n’en reviens pas. L’exercice est net, propre, pas d’hésitation du cheval. Je n’ai pas besoin d’être à terre pour savoir que c’est parfaitement exécuté et beau. Forte de ce premier essai, je commence à faire la chef de groupe et crie les ordres du haut du cheval pour que tout le monde fasse comme moi. Ils sont piqués dans leur orgueil. Il me suffit de dix minutes de plus pour que l’ensemble du groupe réussisse l’exercice.

Le sourire narquois du chef de groupe à terre a disparu pour laisser place à un air de très forte contrariété. Je plante mon regard dans le sien, pas besoin de parler. Il deviendra mon meilleur allié.

Je les félicite, les cavaliers sont fous de joie et veulent m’entraîner dans un jeu de fantasia. Ils ne veulent plus que je descende de cheval. Je connais désormais cet enthousiasme, celui qui précède l’accident. Je ferme le visage, j’explique que nous ne sommes pas là pour jouer et rend le cheval à son propriétaire. Une seconde marche est gravie. Malak se délecte de l’instant du coin de l’œil.

Les répétitions se suivent jusqu’au jour de l’installation du bivouac à Salé. Nous regroupons tout le monde, une semaine avant le spectacle, en un seul lieu pour faire désormais des répétitions communes. Un bivouac de plus de 300 âmes qui vivent, cavaliers, palefreniers, cuisinières, gardiens, chevaux, dromadaires, mules, ânes…Un système d’eau aberrant, l’électricité quasi inexistante, mais on y arrive !

Les répétitions s’enchaînent à un rythme effréné. La mer nous impose des répétitions vers cinq heures du matin et vers vingt et une heure le soir. Le terrain est mauvais et il nous faut une demi-heure à cheval en pleine ville pour l’atteindre, mais ça passe !

La première répétition matinale connaît un fort taux d’absentéisme. Malak prend la décision de faire «l’appel» comme à l’école. Les absents seront exclus. Il ne nous faut que deux jours et trois exclusions pour remettre de l’ordre. Mais nous serons toujours là en avance pour les réveiller. Merci Malak.

Je crains pour les chevaux. Les répétitions sont longues et très dures. J’ai peur qu’ils lâchent et se blessent. Au bout de deux jours, les cavaliers vont mal aussi. Ils ne se plaignent pas, mais j’observe que la majorité n’arrive même plus à marcher correctement. Il faut que ça passe encore…

Depuis l’arrivée sur site, nous enchaînons la chorégraphie finale. Pas une seule fois les trois premiers jours, cela ne se passe correctement. Ils ne se regardent pas entre eux, manquent de concentration. Nous avons également beaucoup de difficultés à caler les voltigeurs avec les autres cavaliers. Cela prend une tournure dramatique. C’est brouillon, mal réglé. Une fois, ils réussissent une figure et en ratent une autre, puis c’est l’inverse une heure plus tard. Ce que nous pensions acquis ne l’est pas. Il n’y a pas de progression logique. Je suis décontenancée.

Le quatrième jour, nous inaugurons les oreillettes. Chaque chef de tribu en dispose d’une, et Malak et moi pouvons donner nos ordres par micro. La plage a également changé de configuration. Le terrain a été remblayé et les tours techniques avec le son et la lumière ont été montées. C’est comme une révélation pour les cavaliers. C’est comme s’ils découvraient l’ampleur du projet à cet instant. C’est un moment de grâce. Ils nous offrent la chorégraphie parfaitement réalisée sur un  plateau d’argent au lever du jour. Après ce premier essai brillamment réussi, je prends la décision d’arrêter la répétition quinze minutes après son démarrage. Je vois d’abord l’étonnement dans leurs yeux, puis la reconnaissance. Ils savent que je sais. Que je sais combien c’est dur. Ils voient que je vois leurs chevaux fatigués. Ils rentrent en chantant. Encore une nouvelle manche !

Le soir même, nous repartons en répétition et nous leur donnons leurs costumes. La répétition est assez bonne aussi. Pas parfaite, mais bonne. Maintenant que je les connais mieux et que je me sens plus à l’aise, je tente un débriefing une fois arrivée sur le campement. Il faut que je leur parle à tous. C’est le moment de prendre pleinement ma place «d’entraîneur» et de motiver les esprits, car seules l’envie et la motivation les feront passer au-dessus de la fatigue physique. C’est désormais le mental qui fera tout.

Je leur dis combien je suis contente, combien je sais ce qu’ils donnent et je leur dis que je les ai trouvés somptueusement beaux dans leurs costumes. Depuis le temps que je travaille au Maroc, je comprends à peu près l’arabe. Et je connais aussi les usages. Dire «vous êtes beaux» est assez osé. Le traducteur d’ailleurs essaie de modifier mes propos. Je le reprends et demande une traduction correcte, il hésite et finalement se lance. Les cavaliers ouvrent de grands yeux, mais passé ce premier étonnement, je sens que ma sincérité me fait marquer des points. Ils sont fiers, et ils ont bien raison de l’être.

Les jours suivants, les répétitions se passent avec quelques soucis. Mais je commence à ressentir une certaine sérénité, je ne sais pas trop pourquoi. C’est peut-être parce que j’y crois pour la première fois.

Un matin, c’est un bateau échoué au milieu de la scène qui nous oblige à annuler la répétition, un soir c’est une cavalière, Amal qui plonge dans le fleuve avec son cheval. Je note à nouveau d’ailleurs son courage sans faille à ce moment. Elle a eu très peur, elle ne sait pas nager, et nous avons cru perdre son cheval qui s’orientait vers le large, mais je lui impose de remonter à cheval toute mouillée pour finir la répétition et, malgré l’avis de sa mère, elle le fait. Je ne suis pas un monstre, mais je sais qu’elle doit tuer immédiatement dans son esprit sa peur… De surcroît, si je la laisse avec sa peur, je ne la perds pas seulement elle, mais tout le groupe de filles qu’elle motive.
Un autre soir, c’est une fille qui reçoit en plein visage des résidus de poudre explosive. Ce n’est pas trop grave, un visage criblé, mais des cicatrices qui disparaîtront dans les semaines suivantes. J’impose aussi qu’elle soit là pour le spectacle, tant d’efforts, de répétitions doivent avoir une issue glorifiante.

Côté convoi, les répétitions sont catastrophiques, principalement pour des raisons d’organisation. Trouver des charrettes a été compliqué, finalement il s’agit de remorques de tracteurs transformées par les magiciens de l’atelier de ferronnerie. Les harnais seront fabriqués de toutes pièces par un autre de mes grands sauveurs, Davis. Les mules patinent sur le bitume, les charrettes étant trop lourdes, les dromadaires ne sont pas entraînés pour être attelés à 8, ni à 6, à peine à 4. Deux dromadaires sont blessés à une répétition. Encore un problème de sécurité.

Le convoi traverse la ville, il doit donc être protégé par un cordon d’une cinquantaine d’hommes de sécurité. Ils viennent en retard, parfois ne viennent pas du tout. Ils font preuve du même laxisme pour les autres répétitions des cavaliers sur la plage. La moutarde me monte au nez. Et c’est après l’incident avec les dromadaires, la veille du spectacle que j’explose. Je m’adresse directement au chef de sécurité, ce qui n’est pas mon rôle et je n’ai pas vraiment été présentée à lui de plus, donc je ne suis pas vraiment habilitée à communiquer avec lui. Mais j’attaque bille en tête. Je manque toutes les étapes de la politesse marocaine. Je lui décris une vision d’horreur : des enfants écrasés par les chevaux, des mères renversées par les charrettes tirées par des animaux devenus fous, un mouvement de foule avec des centaines de personnes qui s’écrasent entre eux. Je lui rajoute que le lendemain, il sera une star sur CNN et que tous les journaux du monde montreront sa photo, qu’il sera la honte du Maroc. Je le touche en plein cœur. Il prend la dimension de ses manquements. L’histoire dira que j’avais raison de l’agresser car le soir du spectacle, la sécurité est absolument parfaite.

J – 2 ! J’entame les deux derniers jours dans une grande sérénité. Sensation que je n’avais pas ressentie depuis des mois. Je m’en étonne moi-même. Je cherche dans ma tête la faille. Je repasse le film du spectacle en boucle dans mon esprit, persuadée qu’un tel calme n’est que la conséquence d’une insouciance suicidaire.

La répétition générale n’est pas excellente, mais acceptable. Et surtout tous les problèmes rencontrés peuvent être résolus. Je passe la dernière journée à attendre le spectacle dans un calme olympien, bien blottie dans l’œil du cyclone.

L’heure fatidique arrive, j’ai pris une énorme marge, énorme. Aucune possibilité de rater le timing. Aucune.

Je traverse la foule très concentrée, comme une grande sportive. Aucune image extérieure ne pénètre mon esprit. Je suis à l’intérieur de moi. Le pilote automatique est en marche, je reproduis le scénario que je reprends en boucle dans ma tête depuis deux jours déjà. Chaque geste, chaque parole sont déjà connus. Je marche, je parle, j’enfile mon costume mécaniquement. Je surveille la montre comme un chronomètre. Je suis parfaitement consciente que nous démarrons le spectacle et que mon respect du timing aura une incidence colossale sur le travail des autres. Je mets un point d’honneur à donner le top au moment où les chiffres changent sur ma montre.

C’est à cet instant précis que ma vie bascule. Pas une seconde avant, pas une seconde après, mais à ce moment précis.

Les chevaux entrent dans la lumière. Les spectateurs (l’histoire dira 350 000), n’applaudissent pas. Ils font une sorte de souffle d’étonnement. Un murmure qui me prend le ventre, une vague qui me met les jambes en coton. J’en tombe sur les genoux sur la plage. Physiquement, cela me met à genoux. Comme dans l’expression. Mes jambes lâchent tout simplement. Les cavaliers arrivent sur moi, comme le veut la chorégraphie. À chaque passage de tribu, je plante mon regard dans celui du chef de tribu. Et encore une fois, mon corps agit sans mon avis. Je m’incline jusqu’à sentir le sable sur mon front. Et je recommence pour chaque tribu. Cela exprime tout le respect que j’ai pour eux. Leurs regards en disent long aussi. Nous sommes un. Nous avons gagné les uns pour les autres, dans la confrontation, respect et admiration.
Le tableau se déroule comme dans mes rêves les plus fous. Je vole, je suis dans les airs, portée par l’énergie des spectateurs, l’excellence des cavaliers.
J’en pleure de bonheur !

Je m’installe dans les tribunes pour voir le reste du spectacle. C’est magistral. Mon esprit, qui s’est remis en marche entre temps, m’offre le bonheur d’avoir participé à une telle œuvre.

Le lendemain, je retourne au bivouac pour dire au revoir. Je suis toujours très émue. Mais le charme est passé. Seules les personnes avec qui j’ai eu une relation très forte me rendent le sentiment d’avoir été également bouleversées : les chefs de groupe, Mounir, et Malak qui est devenue une de ces grandes amies de la vie que l’on compte sur les doigts de la main.

Et puis on démonte, et puis on rentre, et puis s’installe cette mini dépression, ce trou d’air. D’abord, la fatigue physique. D’un coup, on réalise qu’on a dormi que deux heures la nuit pendant des semaines. On erre comme un chien perdu. On s’inquiète. Et si c’était la première et la dernière fois. Et si c’était l’apogée de ma propre vie. On est clairement en manque. La désintoxication prend plusieurs semaines. Mais le sourd et profond questionnement ne s’efface pas  avec le temps : c’est quand la prochaine fois ? Quand aurai-je à nouveau le bonheur de perdre ma santé, dix kilos, de ne plus dormir la nuit pendant des mois, pour cet instant magique, ce miracle absolu d’un public conquis ?

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